Interview de Clara Breuil, spécialiste de l’art-thérapie dans la polyarthrite rhumatoïde

Publié le 04 mai 2012 | 2 réactions

L’art-thérapie est désormais régulièrement proposée par le médecin aux patients sensibles aux arts (musique, peinture, sculpture, calligraphie, danse, théâtre, mime, etc.) pour améliorer leur prise en charge au cours du traitement d’une polyarthrite rhumatoïde.

Que faut-il entendre exactement par art-thérapie et qui peut exercer cette discipline ?

L’art-thérapie est l’exploitation du potentiel artistique dans une visée thérapeutique et humanitaire et s’adresse principalement aux personnes en situation de pénalités physiques, psychiques et (ou) sociales. Elle agit principalement sur les troubles de l’expression, de la communication ou de la relation. Moyen thérapeutique complémentaire et faisant partie de l’équipe paramédicale, l’art-thérapie présente également un grand intérêt auprès de personnes souffrant de maladies chroniques.

Cette discipline nécessite des compétences artistiques professionnelles et une formation Universitaire (le Diplôme Universitaire d’Art-thérapie) suivie en Faculté de médecine. L’obtention de ce diplôme, d’un niveau Master II, est la condition obligatoire pour exercer, selon le code de déontologie et la Guilde des Art-thérapeutes de l’AFRATAPEM (Association Française de Recherches et Applications des Techniques artistiques en Pédagogie et Médecine.) 

Nous avons voulu en savoir plus et lors du Xe Congrès de l’AFLAR nous avons rencontré Clara Breuil, art-thérapeute, exerçant à Grenoble qui a bien voulu répondre à nos questions.

 Pouvez-vous nous présenter votre parcours professionnel ?

polyarthrite rhumatoïdeJe suis initialement danseuse classique et contemporaine. J’ai fait mes études au conservatoire de Grenoble et parallèlement dès l’âge de 15 ans, j’ai commencé à me former en art dramatique. J’ai donc une double formation de danseuse et de comédienne. Ma passion pour l’art m’a conduit également à avoir un diplôme de dessinatrice et de décoration d’intérieur. Cela me sert également dans le travail de mise en scène. Ces trois aspects sont liés et depuis plusieurs années je me suis intéressée parallèlement à l’art-thérapie. Mon parcours singulier et riche de ces enseignements artistiques trouve un sens tout particulier dans ce nouveau domaine.

Pourquoi avez-vous choisi d’inclure dans votre métier une dominante santé ?

En 2003, lors d’un spectacle, je me suis blessée le dos en dansant. Quand on danse huit heures par jour dans des conditions pas toujours faciles, en tournée, on donne beaucoup de soi, parfois jusqu’à s’oublier, oublier l’humain au service de l’art. Cette blessure m’a fait traverser deux ans de douleur chronique intense. Pour ne pas arrêter mon métier et reprendre progressivement la danse, j’ai dû m’adapter et commencer par des séances de yoga, de kinésithérapie, j’ai trouvé de nouvelles ressources en moi. Aujourd’hui, je me suis remise de cet accident et j’ai compris que l’humain, d’un point de vue psychique comme somatique, devait être d’abord pris en compte.

Malgré mes incertitudes quant aux conséquences de cet accident, j’ai fait le choix de ne pas arrêter mon activité professionnelle pendant cette période et ainsi j’essayais de ne pas me focaliser sur ma douleur.  Ce sont bel et bien les effets de l’art produits sur moi (les émotions, les sensations, les gratifications esthétiques entraînées par diverses formes d’expression artistique …) qui m’ont toujours permis de garder ma motivation, ma passion, ma confiance, l’élan et le besoin de poursuivre mon chemin professionnel, résolument au cœur de la danse contemporaine et du théâtre.

Pouvez-vous nous présenter les principes généraux de l’art-thérapie ?

J’ai été formée à cette discipline par L’AFRATAPEM, l’Association Française de Recherches et d’Applications des Techniques Artistiques en Pédagogie Et Médecine.

L’AFRATAPEM a créé le premier diplôme universitaire d’art-thérapie il y a 25 ans. Il y a quelques universités en France : Lille, Tours, Poitiers, Grenoble qui proposent ce diplôme universitaire. Cette école définit l’art-thérapie comme « l’exploitation du potentiel artistique à visée thérapeutique et humanitaire ».

Concrètement, il s’agit intégrer l’art dans les protocoles de soins, l’art-thérapeute fait partie de l’équipe paramédicale, il travaille avec une équipe pluridisciplinaire (composée de médecins, de kinésithérapeutes, d’infirmières…) et dispose de moyens spécifiques afin d’atteindre des objectifs thérapeutiques communs aux différents thérapeutes, comme viser à améliorer la qualité de vie des personnes souffrantes. L’art-thérapeute intervient sous autorité médicale, le médecin établit une indication médicale pour des patients qu’il confie à l’art-thérapeute. Celui-ci établit un état de base du patient, il détermine un ou des objectifs thérapeutiques avec le patient et l’équipe médicale. Il organise une stratégie thérapeutique, ajuste ses moyens aux objectifs, passe si besoin par des objectifs intermédiaires, il dégage des items d’observations ciblés en relation avec la pathologie et les objectifs à atteindre, il propose parfois des auto-évaluations aux patients et rend compte régulièrement de l’évolution des observations et des résultats à l’ensemble de l’équipe médicale en réunion pluridisciplinaire.

Dans le cadre de l’atelier, les productions artistiques peuvent être réalisées par le patient ou simplement être contemplées par celui-ci. Ces deux modes d’action sont bénéfiques et complémentaires. Les divers moyens sont exploités et adaptés en fonction du patient, des objectifs thérapeutiques, de ce qu’il vit et de ses capacités. Par exemple une personne en soins palliatifs, qui ne peut pas bouger peut à l’écoute d’une musique ressentir des émotions, des gratifications sensorielles ou liés au sentiment du beau. L’art a un pouvoir indéniable, puissant, ce qui explique que certaines personnes peuvent pleurer en écoutant de l’opéra ou avoir la chair de poule… Ce n’est pas simplement détourner l’attention, mais utiliser l’esthésie : la capacité à ressentir et mettre en relation tous ses sens pour se sentir vivre.

Quelles sont les appréhensions des patients atteints de polyarthrite ?

Les principales appréhensions des patients atteints de polyarthrite sont la peur de se blesser, du regard de l’autre, de se faire mal, de souffrir, de ne pas être capable. Ils pensent perdre toute leur souplesse, ne plus pouvoir tenir debout, ils développent parfois une kinésiophobie, ou peur du mouvement, qui les pénalise encore davantage. Le simple fait d’exposer leurs mains déformées ou de boiter devant les autres est également source de craintes. L’appréhension principale correspond à la difficulté de livrer ses émotions : les personnes mettent parfois du temps à oser expérimenter des émotions de base au cours d’exercices d’expression théâtrale, ils réussissent au bout de quelques séances à utiliser des éléments de leur propre vie pour exprimer leur colère par exemple.

Quels sont les principaux bienfaits des séances d’art-thérapie auprès de ces patients ?

Avant tout, c’est l’amélioration de la proprioception, l’amélioration de la conscience corporelle, de l’amplitude du mouvement et de l’équilibre bipodal, du tonus postural pour ce qui est physique.

Psychologiquement aussi, les patients retrouvent confiance en eux-mêmes. Par exemple, une patiente s’est remise à acheter des vêtements en ville, à prendre le temps d’aller en cabine d’essayage alors que cela faisait 10 ans qu’elle n’osait plus aller en ville, pour l’effort physique que ça lui demandait et la peur du regard des autres. Une autre patiente a repris le volant, elle ne conduisait plus depuis un accident de voiture, car elle n’avait plus confiance en ses capacités motrices et petit à petit avait rompu tout lien social. Elle a eu envie de se rendre à l’atelier d’elle même.

Il y a aussi, la sensation de bien-être, une détente corporelle ressentie qui a permis une réduction de 50% de consommation d’anxiolytique pour certaines patientes. On peut expliquer cela en partie par la mobilisation du corps et la sécrétion d’endorphine ou de sérotonine.

Des patients se rendent ainsi compte qu’il y a une amélioration possible et ils prennent conscience que tout ne va pas toujours vers le plus mal. Pendant une séance de deux heures, ils n’ont pas pensé à leurs douleurs, ils ont pu mobiliser leur dos, leurs mains et ils se sentaient moins raides. Pour chacun, une sensation de fierté est apparue, la joie de s’impliquer et de se sentir capable, de se découvrir de nouvelles compétences, de ressentir du plaisir dans l’action artistique, en stimulant ses capacités restantes, souvent sous-estimées. Les patients ont exprimé leur fierté de présenter aux médecins parfois, des aspects d’eux-mêmes valorisants et favorisant une amélioration de leur image et leur estime d’eux-mêmes. Ils ont ressenti également que si leur corps avait des limitations, leur imagination, elle, n’en avait pas ; et que face à leur difficulté à se mouvoir, celle de s’émouvoir était intacte. Cela leur est apparu comme une source d’épanouissement, favorisant leur autonomie et leur apportant une distance avec leur quotidien souvent douloureux et éprouvant.

Aujourd’hui, l’art-thérapie est une discipline qui se développe et qui voit le jour dans plusieurs centres hospitaliers dans le cadre de programme d’éducation thérapeutique afin d’améliorer la prise en charge de nombreux patients. Devant ce succès, de nombreuses personnes ou sociétés proposent des séances d’art-thérapie à dominante arts-plastiques, théâtre, danse, poésie… Il est malgré tout indispensable de vérifier que les personnes proposant ces services ont la qualification nécessaire pour apporter une solution thérapeutique efficace.

Retrouvez également à ce sujet notre récent article « L’art-thérapie : une nouvelle prise en charge pluridisciplinaire de la polyarthrite rhumatoïde » !

[Crédit photo : Advita Production]

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2 commentaires sur Interview de Clara Breuil, spécialiste de l’art-thérapie dans la polyarthrite rhumatoïde

  • Montserrat dit :

    Bravo pour cet article et très intéressante interview! L’art-thérapie devrait être prise en compte par tous les professionnels de la santé, et surtout par les organismes de Sécurité Sociale afin de diminuer le coût des médicaments utilisés par les malades. Enfin, veiller attentivement à ce que les intervenants en art-thérapie aient une vraie formation universitaire, comme celle décrite dans l’article.

    • Equipe Polyarthrite 2.0 dit :

      Merci pour votre visite et votre commentaire, à très bientôt sur le blog !
      L’équipe Polyarthrite 2.0


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